Même les boîtes de nuit n'y ont pas échappé. A l'heure où l'ultranationalisme hindou triomphe en Inde, les fêtards de New Delhi s'agitent désormais au rythme des chansons pieuses dopées aux sons des batteries et des guitares électriques.
Dans la ville nouvelle de Noïda, en lisière sud de la capitale, le ChaiLeela est l'un des nouveaux temples de cette mode. Ce soir-là, des clients serrés en grappes entre les tables de ce café se déhanchent au rythme d'un refrain célébrant le dieu Krishna.
"Je me sens rempli d'énergie et tellement vivant", lâche un habitué, Himanshu Gupta, un professionnel de la "tech" âgé de 30 ans.
Les paroles qui l'inspirent, ce sont celles des "bhajans", ces chants puisés aux racines de la religion hindoue et destinés à établir un pont spirituel entre les individus et les dieux.
Le "bhajan clubbing" - ainsi que le désignent ses adeptes - peut se définir comme la version moderne de cette tradition. Il est devenu un phénomène incontournable à New Delhi, théâtre ce seul mois de mars pas moins de cinq méga-concerts.
Celui qui s'est déroulé sur le site du fort historique de Purana Qila a rassemblé quelque 7.000 adeptes dans une ambiance plus proche de la "rave party" que de la cérémonie religieuse.
- "Droit chemin" -
"Ces événements sont l'occasion pour nous les jeunes de nous réunir dans une ambiance de dévotion et de spiritualité", dit l'une des participantes, Aishwarya Gupta, le visage grêlé de signes religieux tracés à la peinture. "C'est si bon d'être là", souffle cette physicienne nucléaire de 31 ans.
Autour d'elle, la foule s'agite, comme en transe.
"C'est un sentiment très reposant", décrit Kumar Shubham, 27 ans et influenceur. "Les jeunes d'aujourd'hui semblent intéressés par d'autres choses que la religion", ajoute Jay Ahuja, un commerçant de 28 ans, "mais ce que vous voyez ici (...) leur montre le droit chemin, c'est un bon moyen d'être en relation avec Dieu".
Nombre d'observateurs le relèvent, le phénomène s'inscrit dans l'ère du temps en Inde, où l'identité hindoue et ses valeurs sont revenues en force ces dernières années.
Promoteur en chef de cette "hindouité" depuis qu'il a pris les rênes du pays en 2014, le Premier ministre Narendra Modi, 75 ans, a accordé son onction au "bhajan clubbing", résurrection d'une tradition "au coeur de l'âme indienne depuis des décennies".
Une tendance, s'est réjoui en janvier le dirigeant ultranationaliste hindou lors d'une adresse radiodiffusée, qui "introduit l'esprit de dévotion dans l'expérience et le mode de vie de la jeunesse".
Quand l'un des plus grands stades de Delhi a accueilli plus tôt ce mois-ci un concert géant, il a sans surprise été ouvert par le nouveau chef de l'exécutif de la capitale, Rekha Gupta, un membre éminent du parti de l'homme fort du pays.
- "Voyage spirituel" -
"La spiritualité est nécessaire à l'unité de la nouvelle génération", plaide Nikunj Gupta, 26 ans.
L'organisateur du festival qui s'est déroulé au pied du fort de Purana Qila souligne qu'il promeut, lui, des événements festifs sans la consommation d'alcool qui y est généralement associée.
"Cela leur donne le moyen d'explorer une nouvelle activité, sans aller dans une discothèque ou un club où ils boivent avec amis", insiste-t-il, "nous voulons des jeunes pleins de spiritualité, et non pas pleins de spiritueux..."
Loin de se limiter à la seule Inde, le mouvement du "bhajan clubbing" a commencé à se propager au-delà de ses frontières.Notamment au Népal à majorité hindoue où une représentation a réuni plus de 3.000 fervents en février.
"L'idée est de promouvoir les +bhajans+ auprès des jeunes", explique son coorganisateur, Abhishek Adhikari, 28 ans. "C'est destiné à tous ceux qui veulent entamer leur voyage spirituel. Les gens adorent, et ça devient de plus en plus populaire".
Figure éminente de la mode en Inde, Ratnadeep Lal assure avoir retrouvé dans ce phénomène quelque chose des concerts des stars internationales de la chanson. "Ces événements qui recourent à la musique spirituelle pour instruire et rassembler la future génération en Inde, vraiment j'adore".
burs/pa/vgu
H.Goossens--LCdB