Vladimir vénère le guerrier russe Alexandre Nevski, Dmitri a les "larmes aux yeux" face aux monuments soviétiques. Tous deux s'inscrivent, chacun à sa façon, dans la dynamique du tourisme "patriotique" porté par Moscou pour glorifier son armée qui continue son offensive en Ukraine.
Dans son petit musée de Samolva, dans le nord-ouest de la Russie, Vladimir Potressov rend hommage à Alexandre Nevski, héros de l'histoire russe et vainqueur en 1242 de la bataille du Lac Peïpous sur l'ordre Teutonique.
Cet affrontement "a mis fin à une première collision entre la Russie et l'+Occident collectif+", professe M. Potressov, reprenant une expression utilisée par Vladimir Poutine pour vilipender l'Europe et les Etats-Unis, soutiens de Kiev.
Samolva se trouve à quelques km de l'Estonie, ex-république soviétique aujourd'hui membre de l'UE et de l'Otan, organisation honnie de Moscou. Depuis l'offensive à grande échelle de la Russie en Ukraine, les pays baltes disent craindre une extension du conflit.
"Notre musée est petit, mais nous accueillons près de 5.500 visiteurs par an", jubile son directeur qui a déménagé de Moscou à Samolva pour fonder le musée.
Ce jour-là, des écoliers manipulent la réplique d'un casque de chevalier. L'institutrice qui les accompagne grogne d'avoir été envoyée en mission "d'éducation patriotique" par son école un samedi.
"Nous allons visiter le monument d'Alexandre Nevski au bord du lac des Tchoudes", ou Lac Peïpous, explique l'enseignante. "Les enfants adorent".
Avec ses 15 mètres de hauteur, le monument donne dans le grandiose. Il se dresse côté russe du lac bleu foncé, que partage la frontière entre la Russie et l'Estonie. Inauguré par Vladimir Poutine en 2021, quelque mois avant le lancement de l'offensive russe contre l'Ukraine, le monument attire des milliers de touristes chaque année.
-"Anneau patriotique"-
Depuis le début du conflit, Moscou a investi les champs éducatif et culturel pour inculquer le patriotisme à marche forcée.
Dans les écoles, la semaine commence avec l'hymne national et une cérémonie de lever du drapeau. Des "discussions sur ce qui est important" ont aussi été introduites, notamment pour évoquer les hostilités en Ukraine et justifier l'offensive russe contre son voisin.
Dans le domaine patrimonial, le président russe a ordonné en 2023 de développer des itinéraires touristiques "patriotiques" incluant des sites "glorieux" de l'armée russe.
Depuis, plus de 140 itinéraires "patriotiques" liés à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, aux conquêtes de Pierre le Grand ou encore à la victoire des Russes sur Napoléon ont été développés dans 51 régions.
"L'éducation patriotique joue un grand rôle aujourd'hui. Nous avons élaboré un itinéraire touristique consacré à Alexandre Nevski qui a influencé toute l'histoire de la Russie", explique à l'AFP Kristina Kobyz, cheffe du comité de tourisme local dans la région de Pskov, où se trouve Samolva.
A terme, les itinéraires de "gloire militaire" devront constituer "l'anneau patriotique de Russie" qui s'étendra sur tout le territoire et concernera aussi les régions ukrainiennes annexées. Moscou a déjà versé quelque 600 millions de roubles (plus de 7 millions d'euros) pour ce projet.
-"Mieux qu'en Suisse"-
Dmitri Joukov, un aventurier-voyageur russe de 37 ans, n'a pas eu besoin d'incitation pour découvrir son pays. Il a parcouru plusieurs milliers de kilomètres à vélo et entame un nouveau voyage de 10.000 km entre Pskov, près de la frontière estonienne, et Vladivostok, en Extrême-Orient russe.
Pendant ses voyages, Dmitri dit s'intéresser "plus à la nature" qu'au patrimoine architectural. Mais les grands monuments patriotiques comme la Mère-Patrie à Volgograd, l'ancienne Stalingrad, sur la Volga, et le monument au soldat soviétique Aliocha à Mourmansk (nord) l'impressionnent.
"L'ambiance et la musique diffusée près des monuments me font monter les larmes aux yeux, quand on pense au nombre de victimes dans cette guerre", la Seconde Guerre mondiale, dit-il.
Dmitri fait partie de ces millions de Russes qui depuis le début de l'offensive en Ukraine, font de plus en plus de tourisme chez eux. Ce mouvement que favorisent les autorités est aussi dû à la difficulté accrue d'obtenir des visas de pays européens et à la suspension des liaisons aériennes directes avec l'Europe.
En 2025, le nombre de voyages touristiques à l'intérieur du pays a atteint près de 174 millions, soit une augmentation de 43,5% par rapport à 2021, selon les analystes de la Sberbank.
"A quoi bon voyager à l'étranger? On peut tout trouver chez nous", s'exclame Irina, une médecin russe venue à Pskov depuis Krasnodar (sud) et qui ne souhaite pas donner son nom de famille.
L'an dernier, elle a skié dans les montagnes du Dombaï, dans le Caucase russe. "C'est mieux qu'en Suisse!", s'exclame-t-elle, avouant ensuite qu'elle n'a "jamais été en Europe".
L.Dumont--LCdB