L'un termine les phrases de l'autre, qui acquiesce immanquablement. Les frères Coen ont réalisé des films chacun de leur côté ces dernières années mais restent en parfaite osmose et ont bien l'intention de tourner à nouveau ensemble "dans un futur proche".
Déjà multiprimés pour "Barton Fink", "Fargo" ou encore "No Country for Old Men", les cinéastes américains reçoivent vendredi à Lyon une nouvelle distinction: le prix Lumière, qui récompense l'ensemble de leur oeuvre.
Depuis les années 80, ils ont inventé des personnages et des intrigues improbables, filmant des losers flamboyants dans des situations inextricables, souvent violentes, toujours absurdes, égratignant au passage la CIA, la religion, les hommes politiques...
Même si "certains aspects de nos films sont satiriques", "nous n'avons jamais débuté une histoire en regardant les gros titres, en nous disant + que se passe-t-il dans le monde ?", explique à l'AFP Joël Coen, 71 ans, lors d'un entretien croisé avec son cadet Ethan, 69 ans.
Dans leur duo, aucun n'a de rôle spécifique. "Ils ont deux cerveaux qu'ils fusionnent en un seul lorsqu'ils travaillent ensemble", a un jour dit d'eux l'actrice Frances McDormand, épouse de Joël et visage récurrent de leur oeuvre.
Sans qu'il y ait "rupture ou schisme", ils ont emprunté en 2018 des chemins séparés. "Après tant de temps ensemble, on a tous les deux ressenti un intérêt à explorer de nouvelles choses", relate Joël.
- "On se fait vieux" -
Depuis, lui a réalisé une adaptation en noir et blanc de "Macbeth" et s'apprête à sortir "Jack of Spades" avec Josh O'Connor. Ethan a tourné avec son épouse Tricia Cook un documentaire sur Jerry Lee Lewis et deux films détournant les codes de la série B avec des héroïnes lesbiennes.
Travailler sans son frère, "ça reste fun, mais d'une autre manière", constate Ethan: "quand on fait un film, il y a toujours beaucoup de monde autour (...) mais à certains moments on réalise que +quelque chose est différent+..."
"... comme dit Ethan , on est beaucoup sollicité, et j'étais comme habitué à dire +Ethan va répondre à ça, je répondrai à autre chose+", poursuit Joël dans la foulée.
Surtout, "après avoir travaillé ensemble pendant 40 ans, il y a plein de moments où le point de vue de l'autre nous manque", reconnaît-il.
Alors, à la question de savoir s'ils referont un film ensemble, ils répondent "oui" d'une seule voix.
Et bientôt ?
- "J'espère bien, on se fait vieux, il vaut mieux que ce soit dans un futur proche (Joel).
- Le futur proche ou jamais" (Ethan).
- "Plus de patience" -
En revanche, le sujet n'est pas encore arrêté. "On a comme une bibliothèque de choses qu'on a écrit dans le passé et d'idées de scripts que nous n'avons pas menées à terme, mais rien de décidé", reconnaît Joël.
Ce qui est certain, c'est que le film ne se passera pas en France. "Ce serait difficile de tourner dans une langue étrangère...", explique Joël. "...Il faudrait être connecté à la culture", abonde Ethan.
Pourtant les deux frères sont des fans de la France, "un pays de cinéphiles, ce qui est de moins en moins le cas des Etats-Unis".
Ils déplorent d'ailleurs qu'il soit plus difficile de faire des films dans leur pays aujourd'hui que par le passé. "Il y a 30-40 ans, les films sortaient dans quelques cinémas et avec le bouche-à-oreille et les critiques de la presse, vous pouviez élargir votre public. Ce n'est plus possible, personne n'a la patience pour cela", déplore Joël.
Et "l'argent a migré vers des longs formats télévisés", poursuit-il, en excluant de tenter l'exercice. "Les séries ont une structure dramatique différente, ce n'est pas la manière dont notre cerveau conçoit une histoire."
N.Moens--LCdB