Des témoignages recueillis par l'AFP et plusieurs experts suggèrent qu'un allègement des contrôles marocains dans la zone frontalière de Ceuta a favorisé la crise migratoire sans précédent qu'a connue l'enclave espagnole. Quels intérêts Rabat aurait-il pu chercher à défendre?
Le Maroc a-t-il volontairement relâché ses contrôles ?
Des migrants refoulés ont affirmé qu'aucun barrage renforcé n'avait été déployé sur les deux routes menant à Fnideq, localité de 77.000 habitants jouxtant Ceuta.
Et une source proche des opérations sécuritaires a fait état à l'AFP "de contrôles de gendarmerie normaux, pas de déploiement exceptionnel" pouvant gérer l'afflux de milliers de personnes.
Pierre Vermeren, chercheur spécialiste du Maghreb, souligne que la police marocaine est "très efficace, très organisée et très bien informée". Si elle avait voulu empêcher les jeunes d'arriver, soutient-il, elle "pouvait bloquer les routes".
"Nous avons constaté que le dispositif sécuritaire avait été allégé" et que "les renforts (policiers) ne sont arrivés que jeudi vers 19H00 (18H00 GMT)", renchérit Mohamed Benaissa, président de l'Observatoire du nord pour les droits humains, basé dans la région.
Aucune preuve d'une décision prise au sommet de l'Etat marocain n'a émergé à ce stade.
Riccardo Fabiani, analyste pour l'International Crisis Group, juge toutefois qu'"il y a suffisamment d'éléments pour estimer que (le pouvoir à) Rabat est impliqué dans cette crise".
Il cite notamment "des vidéos qui montrent des forces de sécurité passives face à des camions remplis de migrants", des images que l'AFP n'a pas été en mesure de vérifier.
Sachant comment fonctionne le Maroc, "difficile de croire que les autorités n'aient pas été au courant de ce qu'il se passait, voire n'aient pas facilité un mouvement de population d'une telle ampleur", abonde Haizam Amirah Fernandez, directeur du Centre des études arabes contemporaines à Madrid.
Lundi, une source marocaine proche du dossier a démenti à l'AFP tout "relâchement" au poste-frontière routier. La veille, le ministère de l'Intérieur avait pointé "l'exploitation malveillante" des réseaux sociaux et "la diffusion d'informations trompeuses", qui auraient poussé au départ des dizaines de milliers de personnes.
Face aux accusations visant Rabat, certains observateurs notent que la crise est intervenue pendant les célébrations de la Fête du Trône, période durant laquelle les autorités mettent traditionnellement en avant la stabilité du royaume.
Le Palais royal n'a fait aucun commentaire sur ces évènements alors que le roi Mohammed VI a présidé, au pic des événements vendredi, une cérémonie sans discours à 30 km de Fnideq.
Quel intérêt Rabat aurait-il pu trouver à une telle crise ?
Pour M. Vermeren, il s'agit "d'un message d'avertissement envoyé à l'Espagne" de Pedro Sanchez sur la question du Sahara occidental. Cette ancienne colonie espagnole, territoire non autonome au regard de l'ONU, est contrôlée en majeure partie par le Maroc mais revendiquée par les indépendantistes du Polisario, soutenus par l'Algérie.
La récente visite du Premier ministre espagnol à Alger a pu susciter l'ire côté marocain, estime le chercheur.
En 2021, le Maroc avait été accusé d'avoir facilité l'entrée illégale à Ceuta de plus de 10.000 jeunes Marocains pour faire pression sur l'Espagne. Madrid allait, quelques mois plus tard, apporter son soutien au plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental, un revirement historique.
Autre dossier crucial: les enclaves de Ceuta et Melilla, possessions espagnoles depuis respectivement 1640 et 1497, que le Maroc revendique depuis son indépendance en 1956.
L'afflux migratoire "rappelle à l'Espagne que Ceuta reste un territoire contesté et difficile à défendre et que Madrid a besoin de Rabat pour protéger ses intérêts", estime M. Fabiani.
Les Etats-Unis et Israël en toile de fond
Certains analystes avancent des considérations plus larges, dans un contexte de tensions diplomatiques entre l'Espagne, Israël et le président Donald Trump.
Riccardo Fabiani note que "pendant des mois, des responsables de droite aux Etats-Unis et en Israël ont incité le Maroc à agir sur Ceuta en représailles au soutien de l'Espagne aux Palestiniens et à sa position sur la guerre en Iran".
Il juge ainsi que les événements pourraient faire "gagner des galons" à Rabat "aux yeux de ses alliés-clés: Israël et les Etats-Unis", qui ont d'ailleurs "jubilé devant la situation".
Le Maroc a obtenu de Donald Trump en 2020 un soutien crucial à son plan pour le Sahara en contrepartie d'une normalisation de ses relations avec Israël, qui se sont depuis fortement développées.
Au plus fort de la crise, l'ambassadeur israélien à l'ONU Danny Danon a critiqué Madrid en affirmant que l'Espagne, qui "ne manque aucune occasion de faire la leçon à Israël (...), devrait expliquer au monde pourquoi elle conserve des enclaves coloniales en Afrique".
"Les Espagnols ne se comportent pas bien mais ils apprendront", a de son côté récemment lancé Donald Trump.
Son intention serait, selon l'expert Fernandez, de "punir l'Espagne" et de "semer la division" au sein de l'Union européenne, alors que cet épisode a déclenché une crise diplomatique entre Madrid et ses partenaires européens les plus critiques de sa politique migratoire.
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O.Seuren--LCdB