A l'été 2025, le dessinateur Luz a passé la nuit à Beaubourg avec des fantômes. Ceux des artistes qui peuplaient le musée parisien fermé pour travaux. Et ceux qui le hantent depuis l'attentat qui a décimé Charlie Hebdo, sa deuxième famille.
Reclus dans un musée, comme lui, en reconstruction, il a avalé un sandwich au brie, n'a dormi que 45 minutes et a sondé les décombres de son existence pour en extraire "Un diamant dans les gravats", titre de son premier livre qui paraît mercredi chez Stock.
"A Beauboug, j'étais dans un endroit habité par les fantômes des œuvres, des visiteurs, des artistes. Ca m'a rappelé mes fantômes à moi, la persistance du drame mais aussi du souvenir des jours heureux", glisse à l'AFP Luz, 54 ans, derrière ses éternelles lunettes teintées. "Au final, c'était pas vide du tout, il y avait du monde".
Le temps d'une nuit, l'auteur de "Deux filles nues", primé à Angoulême en 2025, a pu déambuler dans les allées désertes du musée, repérer l'empreinte laissée sur un mur par un Picasso ou un Bacon et noircir son carnet de croquis qui illustrent son livre.
"Beaubourg c'est la matrice", dit-il. "C'était un kiff total d'être là, de se faire un trip égocentrique en se disant +c'est à moi+".
En sortant du musée au petit matin, Luz a renoué avec la brume des nuits blanches qu'il a bien connue dans sa précédente vie de dessinateur de presse à Charlie, où ce fan de rock indépendant a passé plus de vingt ans. "Je me sentais comme dans une grosse teuf".
- "Un passé assassiné" -
A Beaubourg, le drame qui a défiguré sa vie en 2015 et emporté ses idoles (Cabu, Tignous...) a toutefois surgi, sans prévenir.
Une œuvre emballée lui évoque un corps gisant, les caisses en bois rappellent les cercueils de ses compagnons qu'il a enterrés à la chaîne en 2015. "C'était ma Fashion week de la tristesse", écrit-il. Et Francine, l'agente qui l'escorte à Beaubourg, lui fait penser aux policiers qui assurent sa sécurité depuis onze ans et l'attaque contre Charlie.
"J'en parle trop du 7, j'en pense trop", écrit Luz, réduisant à sa plus basique formulation l'attentat du 7 janvier 2015 auquel il a échappé simplement parce qu'il était en retard au journal. "Arrête de penser au 7. Ca suffit le 7, ça suffit, ça suffit", écrit-il.
Mais le trauma perdure. Et en songeant aux 5.000 m2 d'amiante dont Beaubourg doit se débarrasser et qui résistent à tous les traitements, Luz a ce dialogue intérieur : "T'as le 7 biopersistant, vieux".
D'autres formules résument le mal qui le ronge depuis ce 7 janvier, qui est aussi sa date d'anniversaire : "Un passé assassiné, un présent agonisant"; "je ne suis ni mort ni vivant, juste dans un reflet, ça ne compte pas".
Au fil de ses déambulations à Beaubourg, Luz a toutefois fini par entrevoir une "petite étincelle".
"Tu creuses dans les gravats comme une espèce de chien truffier mais en fait tu creuses en toi et en toi il reste un petit bout de chose, une petite lueur, un petit truc qui scintille", raconte-t-il à l'AFP.
Luz ne s'attendait pas à ça quand il a lui-même porté ce projet chez Stock, bouleversé par le récit de l'autrice Lola Lafon de sa nuit à la Maison Anne Frank à Amsterdam ("Quand tu écouteras cette chanson", 2022), paru dans la même collection Ma nuit au musée.
Un premier livre, "c'était une manière de me remettre au niveau du puceau que j'avais été quand je suis arrivé à Paris", raconte à l'AFP ce natif de Tours, qui ne s'interdit plus de se dire, enfin, artiste.
"Ce livre a été une clé pour ouvrir une porte que je n'aurais autrement jamais ouverte", dit-il, conscient de ce qu'il doit aux vivants et aux morts qui l'entourent.
Sur la liste de remerciements qui clôt le livre figurent notamment ses parents, son éditrice et "les fantômes pour leur présence".
U.Laurent--LCdB