Fantasme récurrent depuis des années, la dollarisation formelle de l'économie refait rêver certains Vénézuéliens depuis la capture de Nicolas Maduro par l'armée américaine en janvier, mais des experts avertissent que, même avec l'appui de Washington, elle ne serait pas forcément la panacée espérée.
Au Venezuela, il existe une dollarisation partielle de facto de l'économie qui s'est opérée sous la présidence Maduro et la vice-présidence de Delcy Rodriguez désormais présidente par intérim.
Malgré la symbolique du billet vert agent de l'impérialisme "gringo", M. Maduro avait permis la "soupape" de la dollarisation pour mettre fin aux pénuries, avoir une idée réelle des prix, et éviter que l'épargne ne soit pas rongée par une inflation galopante.
En une décennie, le PIB du Venezuela s’est contracté de 80 %, plongeant le pays dans l’hyperinflation. La mauvaise gestion, notamment du secteur pétrolier, et la corruption sont largement pointées du doigt comme les causes de cette crise, que le pouvoir chaviste, issu de la doctrine socialiste portée par Hugo Chávez, président de 1999 à 2013, a toujours imputée aux sanctions américaines.
Deux mois avant la capture de M. Maduro, Mme Rodriguez, défendait encore la "souveraineté monétaire" et affirmait que le "bolivar est fondamental".
- "Le bolivar agonise" -
"Ils devraient dollariser le pays", estime Javier Roa, un contrôleur de bus de 67 ans qui encaisse chaque jour d'innombrables liasses de bolivars... Mais qui ne valent pas grand-chose. "Le bolivar agonise", souffle-t-il.
Sous pression américaine, Mme Rodriguez, qui a promulgué des lois ouvrant les secteurs pétroliers et miniers aux investisseurs privés, signé des accords avec des pétroliers, promet des jours meilleurs et des hausses de salaires.
Le revenu minimum, primes comprises, s’élève à 240 dollars (204 euros), tandis que le panier alimentaire pour une famille de cinq personnes avoisine les 700 dollars.
"La dollarisation, c'est le dernier gros truc qui manque. Ça va bientôt arriver, et avec Trump, ce sera facile", pronostique Carlos, un chauffeur de taxi de Caracas qui préfère taire son nom de famille par crainte.
Dépréciation accélérée, trois dévaluations depuis 2008 et 14 zéros en moins... La valeur du bolivar s'est volatilisée en quelques années et ses billets ne servent en pratique qu'aux menus achats, comme un ticket de bus.
Le billet à la plus forte valeur faciale (500 bolivars) équivaut à un dollar et pourrait valoir beaucoup moins dans quelques semaines.
La désinformation nourrit l'illusion. L'équipe de fact-checking de l'AFP a notamment identifié une fausse vidéo dans laquelle Donald Trump annonçait que le dollar serait la seule monnaie du Venezuela.
La dollarisation formelle est "attrayante" parce qu’elle "fait tomber l'inflation rapidement", explique l'économiste Asdrubal Oliveros.
La hausse chronique des prix a atteint un pic historique de 130.000% au sommet d'une hyper inflation de quatre ans qui s'est achevée en 2021.
- Amputer un bras? -
A une échelle moindre, l'inflation persiste, atteignant 611% sur l'année en avril. Des économistes indépendants signalent aussi une inflation en dollars, entre 20% et 40%.
Cela attise le "désir" des Vénézuéliens de "passer à un système monétaire qui leur permette de subsister et qui n'érode pas la valeur de la monnaie", souligne l'économiste Leonardo Vera, de l'université privée Metropolitana.
Le dollar s'est imposé depuis 2019 après l'assouplissement d'un contrôle des changes jusqu'alors proscrit pendant 15 ans.
Dans une dollarisation formelle, la politique monétaire disparaît et seule subsiste la politique budgétaire: "Tu as deux bras, tu en amputes un", assène Hermes Perez, économiste spécialisé dans les institutions financières.
"C'est une solution extrême", qui implique des réformes constitutionnelles et législatives.
"Un système bi-monétaire est plus faisable à court terme", estime-t-il, "c'est ce que nous avons" dans la réalité, précise M. Perez.
Leonardo Vera la juge "difficile" mais "pas impossible".
Les prix au Venezuela sont affichés sans complexe dans la devise américaine, qui est soumise à un impôt de 3% sur les transactions depuis 2022. Mais, dans certains cas, des réductions sont offertes pour les paiements en dollars.
Un dollar officiel et un dollar parallèle coexistent avec un écart proche de 25%, qui varie quotidiennement et inquiète, l'écart alimentant la spéculation.
Ceux qui ont des dollars "préfèrent les thésauriser", selon M. Vera. Dans les rues, le dollar se raréfie.
En mars, 3,986 milliards de dollars étaient en circulation, contre 4,396 milliards en novembre, affirme M. Oliveros.
Esperanza Suarez, vendeuse de 72 ans, espère retrouver à terme un bolivar "fort". "Je ne suis pas d'accord avec la dollarisation. Pourquoi le dollar ? Ici nous sommes au Venezuela !"
N.Lambert--LCdB