Une affaire "assez exceptionnelle" anime les douaniers du port du Havre en ce début du mois de juin: près de 38.000 paires de baskets de contrefaçon et saisies il y a quinze ans sont enfin détruites, épilogue victorieux d'une bataille acharnée contre ce phénomène d'ampleur.
Silvana, responsable des marchandises saisies au Havre, compte minutieusement les palettes filmées de plastique noir - comme tous les produits illicites - quittant le hangar situé dans un lieu tenu secret aux portes du port havrais et où ont été conservées les chaussures depuis leur saisie, en 2011.
"On a des saisies pratiquement tous les jours, des contrefaçons, du tabac, de la non-conformité. Pour les contrefaçons, c'est beaucoup de chaussures, du textile, des jouets mais tout, absolument tout, peut être contrefait, même des pièces automobiles", relève l'agente des douanes.
Premier port français à conteneurs avec ses 3,2 millions de conteneurs qui y passent, Le Havre a enregistré en 2025 près de 1,2 million de produits de contrefaçon sur les 20,2 millions saisis en France.
Parmi ces marchandises, les douaniers du Havre ont notamment mis la main sur 118.000 chaussures en plastique en forme de sabot, 95.000 jouets de construction emboîtables et 50.000 modèles d'un casse-tête en forme de cube, rapporte Anthony, inspecteur des douanes.
"Tant que ça peut être produit à bas coût et par son aspect revendu à un coût nettement supérieur, voire proche du produit authentique, ce sera contrefait", souligne Anthony, précisant que "traditionnellement, on a le luxe, les articles de sport mais aussi les nouvelles technologies, des brevets, des espèces végétales" et qui a vu également "des savons, des dentifrices, des brosses à dents de contrefaçon".
- "Blanchiment douanier" -
Il y a 15 ans la tendance était à la basket en tissu et fin 2011 les douanes ont intercepté, en provenance de Chine, trois conteneurs entièrement remplis de 133 palettes garnies de 37.800 paires de ces chaussures contrefaites, pour une valeur marchande estimée à quelque 2 millions d'euros, indique Anthony.
Une longue bataille judiciaire s'en est suivie avec l'importateur - un Français - qui en décembre 2025 a été définitivement condamné à 1,56 million d'euros d'amende douanière, 260.000 euros de blanchiment douanier et trois ans d'emprisonnement, dont deux avec sursis, d'après la décision rendue par la Cour de cassation et consultée par l'AFP.
"Je n'ai jamais vu à mon niveau des résultats aussi importants en termes de sanctions judiciaires. Des peines de prison, des amendes super élevées, du blanchiment douanier qui a été reconnu. On a mis le paquet sur cette accusation. C'est assez exceptionnel", se félicite l'inspecteur, venu assister au broyage des produits saisis.
Dans un centre de destruction, sous contrat avec les douanes, deux grues mobiles ont attrapé et écrasé à l'aide du grappin les chaussures en un rien de temps pour les déposer dans une broyeuse qui a recraché les pièces déchiquetées, qui seront ensuite incinérées.
"Les marchandises de contrefaçon sont des prohibitions à titre absolu et il n'est pas question ni de les renvoyer dans le pays de production, ni de les remettre sur le marché, c'est-à-dire de les laisser revenir sur le circuit normal", insiste Anthony.
En 2024, 21,47 millions de produits de contrefaçon ont été saisis en France, pour une valeur estimée à 645,2 millions d'euros, rappelle l'Union des Fabricants (Unifab), association française de lutte anti-contrefaçon.
Pour Valérie Brochet, cheffe de la section politique commerciale à la direction générale des douanes, "la contrefaçon est un phénomène massif, aujourd'hui, à l'échelle mondiale, et en forte extension ces dernières années".
"Les contrefacteurs s'intéressent à des objets qui sont désirés par les consommateurs. La contrefaçon est dangereuse pour l'économie, pour les entreprises, pour l'État et même pour l'ensemble des citoyens parce qu'elle est de plus en plus liée à ce qu'on appelle de la poly-criminalité", explique Valérie Brochet.
La cheffe évoque "une porosité croissante entre les différents types de criminalités et l'arrivée de la grande criminalité organisée aussi dans la contrefaçon parce qu'il s'agit d'un trafic très lucratif".
D'après le rapport établi conjointement par l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et l'EUIPO (Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle), les biens de contrefaçon ont représenté 467 milliards de dollars américaines des échanges mondiaux en 2021, soit 2,3% des importations mondiales.
W.Blondeel--LCdB