Concurrence du commerce en ligne, hausse des charges et clientèle moins fidèle... En grande couronne de Paris, les librairies indépendantes accusent le coup. Et à l'heure de la retraite, certains professionnels baissent définitivement le rideau, faute de repreneur.
Pendant 23 ans, Laurence Hurard a arpenté les rayons de Lettre et Merveilles, à Pontoise, toujours prête à dégainer un titre et un conseil passionné pour le lecteur en quête de découverte. Fin août, elle a tourné la dernière page de l'histoire de cette librairie centenaire.
"J'aurais pu imaginer continuer encore deux ou trois ans, mais la charge mentale à faire vivre un magasin comme celui-là est tellement forte, tellement écrasante...", témoigne la libraire de 63 ans.
Depuis son comptoir, elle a vu "des habitudes de lecture qui se restreignent" et déplore "une phase très compliquée" pour le monde du livre.
Le rebond post-Covid appartient au passé et les chiffres du Centre national du livre (CNL) le confirment : en 2025, 83 librairies ont ouvert en France contre 85 fermetures, un solde négatif inédit depuis le début de ce suivi.
"La concurrence des grosses plateformes de vente en ligne, la concurrence de l'occasion, l'arrivée maintenant de l'IA bouleversent aussi pas mal le monde du livre," énumère Marion Boyer, déléguée à la diffusion et à la lecture au CNL.
Derniers cartons livrés à ses pieds, Laurence Hurard souligne "qu'évidemment Amazon est un énorme problème mais ça n'est pas le seul".
La politique du prix unique du livre protège les commerces indépendants mais, selon la volubile libraire, "Amazon a induit quelque chose de très pervers : la rapidité. Il faut que tout soit là tout de suite."
Cet "effrayant" besoin d'immédiateté, Yves Grannonio le déplore tout autant. En Seine-et-Marne, lui aussi a baissé le rideau au printemps au moment de prendre sa retraite, "dégoûté" de ne pas transmettre les clés à un successeur.
A Brie-Comte Robert, à 30 km au sud-est de Paris, ses lecteurs "extrêmement fidèles" sont devenus "terriblement nomades".
"Lorsqu'un livre manque, certains ne patientent plus et rétorquent +Je vais m'arranger autrement+, sous-entendu +je vais acheter sur Amazon+", lâche-t-il, amer.
- Impression d'être "répudié" -
Devenu depuis maire de sa commune, l'homme de 61 ans a été écœuré qu'un client, habitant au coin de la rue, lui témoigne sa satisfaction de pouvoir commander à minuit depuis son canapé.
"Vous avez l'impression d'être un peu répudié", soupire Yves Grannonio.
Loyers, électricité, coût des livraisons: "Ce sont des marchés de marge : il vous suffit de faire un moins un... et vous mettez votre librairie en péril", résume le nouveau retraité.
Pour attirer du public, il a multiplié les rencontres avec des auteurs comme Amélie Nothomb, Douglas Kennedy ou encore naguère Jean d'Ormesson.
Mais là aussi, une concurrence lui est apparue déloyale.
"Il y a ce jugement de classe sur la grande couronne", peste l'ancien libraire.
Il fulmine encore contre ce grand romancier français qui lui rétorquait qu'il lui était "plus facile d'aller à Marseille qu'à Brie-Comte-Robert."
"N'importe laquelle petite librairie qui serait positionnée boulevard Saint-Michel pourrait avoir n'importe qui", résume Yves Grannonio d'un ton acerbe.
Paris concentre plus de la moitié des librairies d'Île-de-France et Marion Boyer du CNL reconnait qu'"il y a quelques départements qui sont un peu moins bien dotés, comme le Val-d'Oise ou la Seine-et-Marne."
Si Cergy-Pontoise compte parmi ses habitants la Prix Nobel Annie Ernaux, l'agglomération de plus de 200.000 habitants vient de perdre sa dernière librairie indépendante avec la fermeture de Lettre et Merveilles.
Quelques jours avant la cessation d'activité, Marie (qui n'a pas souhaité donner son nom de famille) a découvert l'établissement à la faveur d'un rendez-vous décalé.
La graphiste de 63 ans juge "hyper important" l'apport d'un échange humain, qu'elle ne peut trouver dans son village du Vexin "sans aucune librairie, rien autour".
À l'écoute de cette cliente de plus, Laurence Hurard ne peut s'empêcher de relever le paradoxe.
Car si Marie refuse d'entendre parler d'algorithmes guidant ses choix, elle raconte que d'ordinaire, pour ses achats de livres, "forcément c'est Amazon, avec livraison à domicile."
H.Goossens--LCdB