A sa sortie de terre il y a plus de quatre décennies, le "Toyota Building", immeuble de 15 étages, se dressait fièrement au cœur de ce qui était alors un Dubaï modeste et sans prétention.
Aujourd'hui, le bâtiment marron aux deux tours symétriques, surmonté de l'enseigne du constructeur automobile japonais qui lui a valu son surnom, détonne au milieu des gratte-ciel de luxe en verre, à l'image du plus haut du monde, la Burj Khalifa et ses 163 étages.
Cet ultime vestige d'une autre époque va bientôt disparaître: le conglomérat émirati propriétaire de l'édifice a annoncé sa démolition pour 2027 et ses résidents en ont été chassés il y a quelques semaines.
Lorsqu'il a été construit en 1974, il se situait "aux portes du désert" d'une ville davantage tournée vers la côte, se souvient Hani al-Qassem, 57 ans, un habitant de longue date de Dubaï.
Le quartier était identifié grâce au "rond-point de la Défense", point de repère qui s'est depuis transformé en un carrefour menant à des immeubles commerciaux, bureaux, entreprises et hôtels de luxe, ainsi qu'au célèbre Dubaï Mall.
Sur les images, le contraste est frappant: le Toyota building, seul immeuble au milieu d'une zone aride, et 50 ans plus tard, une forêt de tours et un entrelacs de routes, au fil du développement urbain autour de l'artère principale reliant le nord au sud de la ville.
L'émirat est passé de moins de 200.000 habitants dans les années 1970 à plus de 4 millions aujourd'hui, se muant en une destination touristique et un eldorado pour de riches expatriés.
Le Toyota Building est "associé à une époque révolue de Dubaï", résume Jacques Brent, directeur général du concessionnaire Al-Futtaim Toyota, qui distribue les véhicules du constructeur nippon dans l'émirat.
"L'emplacement privilégié du bâtiment offrait une occasion exceptionnelle de mettre en valeur le logo", souligne-t-il.
— Loyer cinq fois inférieur —
Avec la multiplication des projets résidentiels de luxe, l'immeuble est devenu, à partir des années 2000, l'un des plus abordables du quartier.
Il accueillait des "résidents parmi les moins aisés de la ville, venus pour la plupart d'Asie du Sud", explique l'architecte Todd Reizs, en référence aux centaines de milliers de travailleurs immigrés, souvent sous-payés, qui font tourner l'économie de l'émirat.
La décision du groupe Nasser Rashid Lootah qui gère ce bien immobilier, annoncée dans les médias locaux, de le démolir d'ici 2027, a pris de court Himanshu, qui y vivait depuis trois ans.
"Tout à coup, les autorités sont venues et ont coupé l'électricité. Ça a été une période très difficile pour nous. On ne sait rien", confie le jeune homme de 29 ans, préférant taire son nom de famille.
"C'était un immeuble très spécial pour moi", s'émeut-il.
De sa modeste chambre, il bénéficiait d'une vue imprenable sur le Burj Khalifa, tout en payant un loyer mensuel de 1.600 dirhams (un peu moins de 400 euros) — un montant dérisoire par rapport aux loyers habituels du quartier, souvent cinq fois plus élevés.
Ni le propriétaire du bâtiment ni les autorités de Dubaï n'ont répondu à l'AFP et on ne sait pas ce qui va advenir de ce terrain qui vaut désormais de l'or.
- Surpopulation -
Cette démolition intervient alors que les autorités redoublent d'efforts pour lutter contre les appartements illégalement subdivisés dans les immeubles résidentiels de Dubaï, conséquence de la cherté du logement.
Le "Toyota Building" n'a pas fait exception. Selon Himanshu, un seul appartement pouvait parfois accueillir jusqu'à 15 personnes.
En août, l'émirat a promulgué une loi visant à réglementer la colocation et lutter contre la surpopulation, ainsi qu'à préserver l'aspect esthétique de la ville.
Pour Rana, un Pakistanais de 29 ans qui vivait là depuis six ans et tenait une cafétéria au rez-de-chaussée, cet édifice "évoque beaucoup de souvenirs".
"L'immeuble Toyota, c'était ma famille... Il va me manquer", confie le jeune homme, contraint de déménager à une trentaine de kms.
U.Laurent--LCdB