Le 13 septembre 1985, le major Wilbert « Doug » Pearson est devenu le premier et seul pilote au monde à abattre un satellite depuis un avion de combat. En tirant un missile ASM-135 depuis son F-15 Eagle, il a détruit l'observatoire solaire Solwind, une prouesse technique qui a toutefois généré des débris orbitaux durables et mis fin au programme antisatellite américain.
Le 13 septembre 1985, le major Wilbert « Doug » Pearson, pilote d'essai de l'United States Air Force (USAF), a réalisé un exploit unique dans l'histoire de l'aéronautique militaire : il est devenu le premier et, à ce jour, le seul pilote au monde à abattre un satellite depuis un avion de combat. Cette action, menée au large des côtes californiennes, s'est soldée par la destruction du satellite américain Solwind P78-1, situé à une altitude de 555 kilomètres.
L'incident s'inscrit dans le contexte tendu de la guerre froide, période où les États-Unis cherchaient activement des moyens de neutraliser les satellites espions soviétiques, en particulier ceux surveillant les porte-avions américains. La Maison-Blanche souhaitait disposer d'une capacité antisatellite (ASAT) opérationnelle pour contrer les menaces potentielles venues de l'Union soviétique, qui testait depuis les années 1960 des engins capables de rejoindre leur cible en orbite avant de l'exploser.
Le programme ayant conduit à cet essai trouve ses origines en 1978, lorsque le président démocrate Jimmy Carter a lancé le développement du missile ASM-135 ASAT. Conçu par Ling-Temco-Vought Aerospace (LTV Aerospace), ce système reposait sur une approche cinétique plutôt que nucléaire. Le dernier étage de l'engin, appelé Miniature Homing Vehicle, pesait 14 kilogrammes et ne contenait aucun explosif. Guidé par un capteur infrarouge, il devait percuter sa cible à grande vitesse, la force de l'impact suffisant pour la détruire. Le missile complet pesait 1 180 kilogrammes.
Le choix de l'avion porteur a été déterminant. Wilbert Pearson a indiqué en 2018 au magazine Air & Space que le F-16 n'était pas adapté, car le missile accroché sous le fuselage aurait touché la piste lors du décollage en raison d'une garde au sol insuffisante. Le McDonnell Douglas F-15 Eagle a donc été retenu. L'avion devait amener le missile à une altitude de 11,6 kilomètres avant le tir.
L'essai initial était prévu pour le 4 septembre 1985, mais il a été annulé à la dernière minute. Des élus du Congrès américain et la Federation of American Scientists avaient saisi la justice pour bloquer l'opération, arguant que la Maison-Blanche n'avait prévenu le Congrès que 14 jours avant, alors que la loi exigeait un délai de 15 jours. D'autres craignaient que Moscou ne perçoive cet exercice comme une provocation, d'autant plus que le président Ronald Reagan devait rencontrer son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev deux mois plus tard. Finalement, le tir a été reporté de quelques jours seulement.
Le 13 septembre, Wilbert Pearson a volé pendant trois heures et demie jusqu'au point de tir, effectuant un ravitaillement en vol et suivant des points de passage calculés à la seconde. À une altitude d'environ 36 000 pieds (soit près de 11 kilomètres), il a cabré son F-15 à plus de 60 degrés, atteignant une vitesse de Mach 1,2. Le missile s'est détaché de l'avion à cette altitude.
L'ASM-135 a ensuite percuté le satellite Solwind, qui pesait 910 kilogrammes et fonctionnait encore à ce moment-là bien qu'il ait dépassé sa durée de vie prévue. L'impact s'est produit à une vitesse relative d'environ 24 000 kilomètres par heure, les deux engins fonçant l'un vers l'autre. Le satellite était un observatoire solaire lancé en 1979.
Wilbert Pearson ne pouvait pas voir l'impact, celui-ci s'étant produit à des centaines de kilomètres du F-15. Il avait toutefois convenu d'un code avec un ami resté en salle de contrôle : ce dernier devait lui indiquer de rester à son altitude actuelle en cas de succès ou de redescendre légèrement en cas d'échec. Selon le pilote, il n'a pas eu besoin d'entendre le message codé. Dès qu'il a ouvert son micro, il a entendu toute la salle hurler de joie. Son indicatif d'appel, Aggie-1, a ainsi su immédiatement que son tir avait réussi.
Cette victoire unique, bien que symbolique, a laissé des conséquences durables. Le choc a produit 285 fragments de débris assez gros pour être suivis depuis le sol. Le dernier fragment n'est retombé dans l'atmosphère qu'en mai 2004, soit 19 ans plus tard. Cette traînée de débris a suscité des inquiétudes quant aux risques pour les autres activités spatiales. L'agence spatiale américaine, qui avait modélisé l'essai, craignait même de devoir renforcer le blindage de sa future station spatiale.
Face à ces préoccupations et au coût croissant du programme, le Congrès américain a rapidement mis un terme aux essais. En décembre 1985, les parlementaires ont interdit les tirs contre des cibles en orbite, au lendemain du lancement par l'USAF de deux satellites cibles prévus pour la suite du programme. Le coût total du projet avait explosé, passant de 500 millions à 5,3 milliards de dollars.
Trois ans après le tir, en 1988, l'administration Reagan a finalement enterré le programme ASM-135, invoquant des problèmes techniques, des retards et la dérive des coûts. Au total, quinze missiles ASM-135 ont été produits (l'USAF en prévoyait initialement 112) et cinq ont été tirés, dont un seul sur un vrai satellite.
Wilbert Pearson a poursuivi sa carrière dans les essais en vol jusqu'à sa retraite en 2005, atteignant le grade de général de division. Il a dirigé le centre d'essais en vol de l'USAF à Edwards, la base d'où partaient déjà les vols du programme antisatellite. Quant au F-15 de Pearson, surnommé « Celestial Eagle », il a revolé en 2007 pour les 22 ans du tir historique, piloté cette fois par son fils, le capitaine Todd Pearson.
W.Smets--LCdB